mardi 18 janvier 2011

La pédagogie de la baffe


J'ai joué il y a quelques jours, une partie de poker avec des amis. Comme à chaque fois, l'enjeu y était plutôt symbolique mais je ne sais trop pourquoi, j'étais terriblement concentré ce soir-là et j'y ai sans doute livré ma meilleure prestation depuis bien longtemps. Tout y est passé : bluffs, relances, changements de vitesse, focalisation sur l'un puis sur l'autre de mes compagnons de table, etc ...

J'étais sur un nuage et, même si mes adversaires du jour sont habituellement aussi forts que moi, je peux affirmer sans forfanterie que ma forme du jour faisait de moi le meilleur joueur à la table.

Mentalement, j'étais à bloc aussi.

Trois fois, j'ai perdu des confrontations où j'étais largement favori. Ainsi par exemple mes dames ont rencontré les valets et mes dames ont mordu la poussière, mon as/dame a percuté un as/valet et mon as/dame a fini en sinistre total.

Trois fois j'ai reconstitué mon tapis, avec ou sans mains, juste en posant les bons actes aux bons moments.

La quatrième fois me fut pourtant fatale. Ce n'était certes pas un scandale mais poussant légitimement ma paire de 9 contre la grosse blinde (nous étions trois encore en lice) j'ai eu la malchance de trouver en face un As/roi non assortis qui me laissait toutefois face à un coin flip favorable. Un as au flop me priva de ma récompense.

J'avais joué mon meilleur poker et j'échouais à nouveau .... j'étais anéanti !

Le lendemain et dans les jours qui ont suivi, je me suis interrogé sur la violence de cette déception. Car enfin, je joue depuis assez longtemps pour savoir que le poker ne récompense pas systématiquement le bon jeu. Je n'ignore pas ce qu'est la variance et les aspects "injustes" à court terme. J'ai vécu assez de downswings et de périodes plus ou moins longues de bad run pour oublier à quel point le hasard peut être cruel ....

Alors quoi ? Quelle est l'origine de ce moment de déprime intense ? Quel mécanisme fait qu'une telle évidence peut à ce point mettre mon moral à l'épreuve ?

Et puis d'un coup la réponse a fusé avec une clarté stupéfiante :

Rien ne garantit au joueur de poker de tournois - aussi bon soit-il - qu'il survivra à la variance !

Aïe .... ça fait mal ça ! Ca va à l'encontre de tous les encouragements des potes. "continue, ça va rentrer c'est obligé !" - "Tu le mérites ... tu joues bien, y a pas de raisons que les fish gagnent et pas toi" - "Joue ton meilleur poker et les probabilités feront de toi tôt ou tard un joueur gagnant". Toutes ces affirmations reposeraient-elles sur du vent ?

Oui ... ou du moins en partie.

Tout le travail d'un joueur de poker consiste à transformer un "hasard" en "probabilité" et son postulat consiste à penser que s'il joue toutes les situations en fonction des probabilités, il gagnera sur le long terme.

Le long terme ..... le joueur sait que cette variable de son postulat est sans doute la plus difficile à définir. Combien de paires d'as faut-il toucher preflop pour que la "moyenne" des paires d'as reçues équivaille (*) à une sur 229 ? Combien de tirages couleur faut-il au flop pour que les neuf outs sortent, en moyenne, dans à peu près 36% des cas ?

Combien de ces milliers (de millions) de situations pour lesquelles nous avons une "probabilité x"
vivrons-nous assez souvent pour que ce "x" corresponde à la réalité ?

Le joueur de cash game ou de sit'n'go pourra sans doute répondre à ces questions mais pour le joueur de tournois que je suis, y répondre ne va pas nécessairement lui garantir son pain !

Ben oui ma bonne dame, le joueur de tournois ne fait pas son beurre avec les "in the money", il faut qu'il fasse des "final tables" pour équilibrer ses comptes. Et il faut donc non seulement qu'il atteigne le seuil de probas en début et milieu de tournoi (histoire de rester vivant) mais encore et surtout qu'il puisse vivre assez de mains en fin de tournoi pour affirmer qu'il "bat aussi le hasard" dans les moments qui font la différence entre gain de merde et rentabilité !

Allez hop je le répète une fois ... histoire de m'habituer à l'idée.

Rien ne garantit au joueur de poker de tournois - aussi bon soit-il - qu'il survivra à la variance !

Tout simplement parce que le nombre par lequel il faut multiplier une situation donnée pour passer du hasard à la probabilité n'est pas exactement établi.

Et surtout parce que le nombre de situations données "différentes" (et qui doivent passer chacune du hasard à la proba !) est difficilement quantifiable dès qu'il s'agit d'un tournoi multi-tables.

- Combien de temps met le fût du canon pour se refroidir ?
- Un certain temps ! (Fernand Raynaud)

Chaque joueur de MTT prend donc le risque de ne pas pouvoir jouer assez de tournois dans sa vie pour passer du hasard à la probabilité, de la chance à la maîtrise, du poisson au pêcheur !

Leçon de poker ou leçon de vie ? Un peu des deux mon général !

Le poker de tournoi est injuste. Il offre à un mauvais joueur qui "run good" une victoire aux WSOP et la gloire éternelle (et la bankroll qui va avec !) et détruit le capital financier et la confiance d'un joueur sérieux, artisan honnête de la planète poker qui a pourtant mis "toutes les chances" de son côté mais qui n'a pu, faute de moyens ou de temps, jouer assez de tournois pour transformer le hasard en chiffres constants.

Un peu comme dans la vie .....

Allez, une dernière fois !

Rien ne garantit au joueur de poker de tournois - aussi bon soit-il - qu'il survivra à la variance !

Et s'il m'a fallu cinq ans de poker assidu pour enfin me prendre cette leçon, c'est sans doute parce que j'ai eu la chance de gagner très tôt et de rester en positif tout au long de ces années !
Puis est venue cette période de claques qui n'en finissent pas et qui me font penser que, in fine, la pédagogie de la baffe ça a du bon !

Mais ne vous y trompez pas, cet article n'est en rien une espèce de "blues poker" ou de "gospel du hasard" : d'ailleurs, depuis que j'ai compris ça, je vais mieux et je suis plus optimiste ^^

Fort de ce nouvel apprentissage, je vous propose une fin plus positive :

Même si rien ne garantit le succès au joueur de tournois, jouer de façon optimale, gérer son capital ET réaliser un volume de jeu conséquent lui ouvriront- peut-être - les portes du succès !

Que le Grand Flip vous Floppe !

(*) du verbe équivaloir (drôle de conjugaison hein ^^)

8 commentaires:

  1. Que le Grand Flip te Floppe!
    Bonne chance Dje...
    Toujours un plaisir de lire tes articles.
    A méditer, cela va sans dire...
    Je me suis poser les mêmes questions et me suis tourner vers les S&G!
    Wish us luck...

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  2. Oui très bon article facile à lire. Le pire, c'est sans doute de savoir que les probas se fichent du passé, et que même si on a perdu 4 coin flips de suite, c'est toujours un 55/45 au 5ème... Un joueur de poker doit être philosophe, et c'est pas toujours facile.

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  3. Bin mon cochon, tu trouves tjrs les mots que j’essaie désespérément détaler sur papier en vain.
    Car c'est exactement ce à quoi je pense.
    Nous sommes tout les trois actuellement dans le creux de la vague mon ami mais je veux y croire car après tout, je préfère crevé en essayant que de battre en retraite en le regrettant.

    «Il est dur d'échouer ; mais il est pire de n'avoir jamais tenté de réussir.»
    [ Franklin Delano Roosevelt ]

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  4. Bel article plein de bon sens Djé, qui nous remet à notre place face à madame chance.

    Y a plus qu'à ce que ca passe.

    GL !

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  5. Parole d'un sage! ;-) Même si c'est vrai que ce n'est jamais évident d'encaisser tout ça, on a pas d'autre choix.. Sauf celui de changer de jeu mais bon, c'est une autre histoire ça :-)

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